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La stratégie est née de la guerre. Elle y est revenue. LA GUERRE

Ce que quatre-vingts ans de paix nous ont fait oublier
« Se tromper sur la guerre, c'est se tromper sur la société. »
— Pierre Clastres, anthropologue

ENJEU
La guerre est revenue. Non comme une anomalie, mais comme une réalité structurelle que quatre-vingts ans de
paix en Europe occidentale avaient enfouie sous les postulats de la stratégie d'entreprise nord-américaine. SWOT,
Porter, BCG, Canvas : ces outils ont été construits sur l'hypothèse de la stabilité et de la continuité des règles du
jeu. Cette hypothèse est désormais caduque.

Ce que cette note exige des dirigeants n'est pas de faire la guerre. C'est de refuser de l'impenser — et de
reconstituer une pensée stratégique à la hauteur du monde tel qu'il est redevenu.

1° LA GUERRE : UN CONCEPT QUE NOUS NE SAVONS PLUS DÉFINIR

Clausewitz définissait la guerre comme « un duel amplifié. » Cette métaphore, séduisante, est inexacte.
Dans un duel, les règles sont acceptées a priori : lieu, armes, conditions d'arrêt. Dans une guerre
authentique, l'affrontement dure tant qu'un protagoniste en manifeste la volonté — sans limite
convenue, sans fin acceptée d'avance. La confusion entre les deux a produit des générations de
stratèges incapables de penser l'ennemi qui ne joue pas selon les règles.
Depuis la fin de la guerre Iran-Irak, François-Bernard Huyghe pose le diagnostic avec lucidité : « je ne
suis pas certain qu'il existe encore des guerres classiques, ni que nous sachions encore ce qu'est une
guerre. » Ce qui définit classiquement la guerre, c'est le concept de victoire. Or les belligérants contemporains n'en partagent plus la même notion. Nous sommes entrés dans l'ère des nouvelles violences symboliques et techniques (NVST) : des guerres où les images, les récits et les qualifications juridiques comptent autant que les armements. La formule d'Huyghe reste décisive : « faire rentrer des morceaux de fer dans des morceaux de chair, c'est aussi faire rentrer des idées dans des
têtes. »

TROIS CONCEPTS OPÉRATOIRES

GUERRE

Affrontement sans règles partagées a priori, qui dure tant qu'un protagoniste en
manifeste la volonté. Pas de limite convenue, pas de fin acceptée d'avance.

DUEL COLL.

Confrontation rituelle dont les modalités et l'issue ont été mutuellement acceptées.
La violence y est intrinsèquement limitée. Clausewitz a confondu les deux.

NVST

Nouvelles Violences Symboliques et Techniques. Conflits asymétriques où la
maîtrise de l'information et du récit est un enjeu stratégique à part entière.

2° POURQUOI LA GUERRE ? LA STRUCTURE PROFONDE DES CONFLITS CONTEMPORAINS

La thèse de Jean-François Bayart s'impose : la plupart des guerres contemporaines sont des
spasmes du passage d'un monde d'empires à un monde d'États-nations, dans un contexte
d'expansion capitaliste. L'empire gouverne par la différence — il reconnaît et instrumente la diversité de
ses composantes. L'État-nation gouverne par la négation de la différence — il homogénéise, centralise,
construit un « peuple » largement inventé. Ce passage génère deux types de guerres : guerres de
définition possessive du territoire (le foncier est un jeu à somme nulle : « j'étais là avant ! ») et guerres
d'identité ethnoreligieuse exclusive.
Ce paradigme éclaire une constellation de conflits en apparence disparates : Ukraine (héritage des
empires russe, austro-hongrois, polono-lituanien), Palestine (dissolution de l'Empire ottoman et ordre
mandataire), Balkans, djihads sahéliens, tensions sino-taïwanaises, nationalisme hindou du BJP,
revendications territoriales de Trump sur le canal de Panama et le Groenland. La structure est toujours
la même : l'alliage de l'identité et de la propriété sur fond de transition empire/État-nation.

« Les guerres les plus emblématiques de notre époque se nourrissent de deux fétichismes délétères
: celui de l'identité et celui du territoire — deux poisons contre lesquels il nous faudrait lutter sans
relâche, car ils ont beaucoup de morts sur la conscience. »
— Jean-François Bayart, politiste, IHEID Genève

À ces causes structurelles s'ajoute une dimension générationnelle (Karl Mannheim). Les équipes
dirigeantes d'aujourd'hui n'ont aucune mémoire incorporée de la guerre. Leur rapport au risque existentiel
est structurellement différent de celui des générations antérieures — et cet écart produit des angles
morts stratégiques systématiques.

3° LE DÉNI : LA PRINCIPALE VULNÉRABILITÉ STRATÉGIQUE

Le 24 février 2022 et le 7 octobre 2023 partagent une caractéristique plus troublante que leur brutalité :
ces guerres n'étaient pas imprévisibles — elles étaient impensées. Les signaux faibles existaient.
Les renseignements étaient disponibles. Pourtant, quelques jours avant l'offensive russe, le secrétaire
général de l'ONU se disait « convaincu » qu'une invasion ne se produirait pas. Le mécanisme en jeu n'est
pas l'incompétence. C'est le déni — ce refus de ce qui menace, analysé par Freud comme mécanisme
de survie psychologique.

« Nous avons cru que c'était nous qui désignions l'ennemi. Nous avons oublié que l'ennemi peut nous
désigner. »
— La guerre, à nouveau ? — AOC Média, 2025

Nos sociétés à « haut niveau de pacification » (Norbert Elias) avaient intégré que la paix était l'état naturel
de l'histoire. La certitude de paix s'était substituée à l'aspiration à la paix. La conséquence directe : une
discordance des temps — le temps de guerre obéit à une rationalité radicalement différente du temps
de paix. Délais de décision écrasés, coûts d'inaction explosifs, réversibilités disparues. Les organisations
qui planifient encore en temps de paix alors qu'elles opèrent en temps de trouble géopolitique portent
cette vulnérabilité.

4° GUERRE JUSTE, DROIT INTERNATIONAL ET GUERRE DES MOTS

Les guerres préventives menées « au nom du droit international » ont une généalogie impérialiste
rigoureusement documentée. De l'invasion de l'Abyssinie par l'Italie fasciste « pour lutter contre
contact@aigos.co | www.aigos.co Note stratégique N°4 - Mars 2026 Page
l'esclavage » (1935), à l'annexion des Sudètes « pour protéger les minorités » (1938), à la guerre d'Irak
« pour défendre la non-prolifération » (2003) : le patron rhétorique est invariant. L'agresseur se pose
systématiquement en défenseur du droit. Pour le Sud global, cette construction reproduit la « politique
de la canonnière » du XIXe siècle. La question centrale demeure : peut-on encore distinguer une guerre
juste d'une guerre impérialiste lorsque les deux utilisent le même langage juridique ?
La guerre des mots est une composante stratégique à part entière. Les termes « génocide »,
« terrorisme », « résistance » ne décrivent pas des réalités : ils les constituent et les légitiment.
« Génocide » relève du droit international codifié ; « terrorisme » relève de la raison d'État ;
« résistance » n'est pas une catégorie juridique. Confondre ces registres, c'est perdre toute capacité
d'analyse. Pour les dirigeants : toute prise de position publique engage l'organisation dans la guerre des
récits. Le silence est lui-même une position.

5° ENSEIGNEMENTS STRATÉGIQUES POUR LES DIRIGEANTS

Les outils stratégiques classiques postulent la stabilité et la paix
Réviser les postulats fondamentaux. Réintégrer l'incertitude radicale, l'asymétrie et la fragmentation des règles du jeu.
Les guerres contemporaines ont des causes structurelles lisibles
Cartographier ses expositions géopolitiques réelles : chaînes d'approvisionnement, marchés, financements, talents, réputation.
Le déni est la principale vulnérabilité des organisations
Nommer les menaces. Distinguer temps de paix et temps de crise. Accepter que la rupture soit possible.
La guerre des mots est une guerre réelle
Maîtriser la sémantique stratégique. Toute prise de position publique engage l'organisation dans la guerre des récits.
La résilience ne s'improvise pas
Construire plans de continuité, redondances critiques et résilience anticipée avant le choc, non après.

La stratégie est née de la guerre. Elle a été pensée par Clausewitz, Sun Tzu, Beaufre, pour naviguer
dans un monde tragique où l'adversaire existe et décide. La stratégie d'entreprise nord-américaine en a
extrait les formes — l'analyse, la planification, le positionnement — en évacuant le fond : la réalité de
l'hostilité, de la rupture, de l'irréversibilité. Quatre-vingts ans de paix ont parachevé cette amnésie.
Ce que cette note propose n'est pas un retour à la pensée militaire. C'est un retour à la lucidité : accepter
que le monde soit redevenu tragique, que le déni soit une vulnérabilité létale, et que la résilience se
construise avant le choc.

L'ennemi peut vous désigner sans que vous l'ayez invité. La première compétence
stratégique d'un dirigeant n'est pas de prévoir la guerre. C'est de refuser de l' impenser.

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