Guerre totale, guerre hybride, stratégie de défense
La guerre a changé de visage. Elle ne se déclare plus. Elle ne se limite plus a un champ
de bataille. Elle s'étend au cyberespace, a l'économie, aux infrastructures, aux mentalités.
Ne pas comprendre ces nouvelles formes, c'est naviguer a vue dans un monde en
guerre.
1- Quatre types de guerre : savoir de quoi on parle
La guerre classique repose sur quatre séparations fondamentales : limitée dans le temps, dans l'espace,
entre combattants et civils, entre objectifs militaires et politiques. Quand ces limites sont respectées, on
parle de guerre régulière. Quand elles sont transgressées délibérément, la guerre devient irrégulière,
hybride ou, au pire, totale.
Typologie des conflits
Exemple : Ukraine 2022 dans sa dimension conventionnelle.
Exemple : Sahel, Houthis au Yémen.
Forme dominante en 2026.
Risque identifié : escalade en Ukraine.
2 - La guerre totale — quand la politique devient l'instrument de la guerre
La guerre totale n'est pas la guerre la plus violente — c'est la guerre qui franchit les quatre séparations
fondamentales. Quand la guerre devient totale, elle échappe a ses instigateurs. L'ennemi est
déshumanisé, il faut l'anéantir. L'objectif politique disparait : la guerre devient sa propre fin. C'est ce que
Clausewitz appelait la montée aux extrêmes — et ce que la stratégie, au sens de Beaufre, cherche
précisément à conjurer.
Les cinq signaux d'une dérive vers la guerre total
- L'objectif déclaré cesse d'être limite pour devenir absolu : éliminer l'adversaire, pas le contraindre
- La distinction combattants/civils s'efface : les populations, les infrastructures, les institutions
deviennent des cibles - La guerre s'étend a tous les domaines : économie, énergie, culture, information - tout devient arme
- La violence n'est plus proportionnée a l'objectif politique : elle devient une fin en elle-même
- Le temps de la guerre s'indétermine : plus d'horizon de fin, plus de cadre de sortie envisageable
3 - La guerre hybride : ce que Beaufre avait théorisé en 1964 La
La guerre hybride n'est pas une invention du XXIe siècle. André Beaufre l'avait décrite des 1964 sous le
nom de stratégies a action limitée : des formes de conflictualité délibérément maintenues en dessous du
seuil de la guerre déclarée, combinant des instruments qui se renforcent mutuellement. Ce que nous
observons aujourd'hui, en Ukraine, en Afrique, au Proche-Orient, correspond exactement à ce qu'il avait
anticipé soixante ans plus tôt.
La définition opérationnelle
La guerre hybride combine simultanément des moyens militaires, économiques, cyber, informationnels et
irréguliers pour réaliser des gains stratégiques en dessous du seuil déclenchant une riposte
conventionnelle. Son arme principale : l'ambiguïté délibérée entre guerre et paix, entre acteur étatique et
non étatique, entre attaque et crime ordinaire. Elle paralyse la riposte car personne ne sait avec quoi
répondre.
Le général Burkhard (CEMA) a formalise le triptyque qui structure désormais toute la pensée stratégique
française : Compétition (rivalité permanente dans tous les champs, en dessous du seuil de la guerre),
Contestation (remise en cause des équilibres établis) et Confrontation (affrontement ouvert quand les
deux premières ont préparé le terrain). Deux acteurs peuvent être simultanément en compétition sur un
plan et en confrontation sur un autre.
Dimensions de la guerre hybride
4 - La dissuasion — bien plus que le nucléaire
La dissuasion est souvent réduite a l'arme nucléaire. C'est une réduction dangereuse. La dissuasion est
un principe universel : faire redouter a un adversaire des représailles supérieures au gain qu'il pourrait
tirer de l'agression. L'Empire romain ne disait-il pas deja « Si vis pacem, para bellum » ? La dissuasion
nucléaire en est la forme la plus absolue — mais aussi la plus contrainte : elle ne s'adresse qu'aux États,
et uniquement pour les intérêts vitaux.
La vérité essentielle sur la dissuasion en 2026
La dissuasion nucléaire ne fonctionne qu'a la condition d'avoir une puissance conventionnelle solide. La
France et l'Europe ont longtemps cru que le parapluie nucléaire dispensait d'investir dans les capacités
conventionnelles. C'est une erreur stratégique que la guerre en Ukraine a brutalement révélée. Les
Russes ont maintenu en parallèle une puissance conventionnelle massive. On ne peut pas sacrifier l'un
pour l'autre. La dissuasion par la résilience — démontrer qu'on peut absorber un choc sans capituler —
est une forme de dissuasion aussi efficace que la menace de représailles.
5 - Puissance, défense nationale — les concepts que tout dirigeant doit maitriser
Raymond Aron l'avait établi : la puissance est un concept relatif, pas absolu. Un acteur puissant est un
acteur reconnu comme puissant. Ce qui compte, ce n'est pas la liste des matériels disponibles — c'est
la capacite a transformer un avantage comparatif, dans quelque domaine que ce soit, en avantage
stratégique. Suzanne Strange va plus loin avec la puissance structurelle : la vraie puissance est la
capacite a contrôler les structures mondiales qui organisent les échanges — le dollar, SWIFT, les normes
technologiques, les alliances.
La distinction entre menace et risque est fondamentale. La menace procède d'une intention hostile —
elle appelle une réponse stratégique, une dialectique avec l'adversaire : dissuasion, neutralisation,
négociation. Le risque est contingent, sans intention hostile — catastrophe naturelle, pandémie, crise
financière. On ne riposte pas face a un risque : on anticipe, on augmente la résilience, on prépare des
plans d'action. Confondre les deux, c'est répondre avec des outils inadaptés.
Ce que cela change pour votre organisation
- Une rupture de supply chain due a une catastrophe est un RISQUE : réponse par la résilience et
la diversification - Une rupture délibérément provoquée par un État qui weaponise ses exportations est une
MENACE : réponse stratégique, réduction de la dépendance, construction d'autonomie - Une cyberattaque criminelle est un RISQUE : réponse par la cybersécurité et les plans de
continuité - Une cyberattaque orchestrée par un État étranger sur vos systèmes est une MENACE : elle
s'inscrit dans une stratégie hybride et appelle une réponse qui dépasse votre seule entreprise
6 - Ce que les militaires savent et que les entreprises apprennent
La doctrine militaire française a une génération d'avance sur la résilience d'entreprise. L'ambition
formulée par le CEMA est de gagner la guerre avant la guerre, être présent et actif dans les phases de
Compétition et de Contestation, pas seulement dans la Confrontation cinétique. Six concepts militaires
sont directement transposables à la stratégie d'entreprise.
Concept
Concepts militaires appliqués à l’entreprise
La guerre hybride ne commence pas par un bombardement.
Elle commence par une dépendance que vous n'avez pas vue,
une information que vous n'avez pas vérifiée,
une règle que vous pensiez immuable
et qui vient d'être weaponisee contre vous.
Fondateur d'AIGOS
L'ARTICLE
